Résumé de l’article

  • L'Université de Lausanne a mis fin au contrat du professeur invité Joseph Daher, lui reprochant d'avoir prêté son badge d'accès à une étudiante durant l'occupation de Géopolis.
  • Cette décision est dénoncée comme une sanction politique déguisée par une campagne de soutien, qui y voit une menace pour la liberté académique. Le Conseil de la Faculté des sciences sociales et politiques a lui voté à l'unanimité une résolution condamnant la procédure.
  • Contactée, la direction de l'université ne souhaite pas commenter.
  • Dénoncée comme une décision politique, l'éviction d'un professeur ravive les tensions à l'UNIL

    L’Université de Lausanne met fin au contrat d’un professeur invité après son appui à la mobilisation étudiante en soutien aux Palestiniens
    L’Université de Lausanne met fin au contrat d’un professeur invité après son appui à la mobilisation étudiante en soutien aux Palestiniens / Forum / 3 min. / le 17 février 2025
    Fin janvier, l'Université de Lausanne a mis fin au contrat du professeur invité Joseph Daher. Elle lui reproche d'avoir prêté son badge d'accès personnel à une étudiante durant l'occupation propalestinienne de Géopolis en mai dernier. Mais la procédure interpelle. Une campagne coordonnée de soutien, lancée lundi, dénonce un licenciement et une "sanction politique" déguisée qui "menace la liberté académique".

    Dans une décision datée du 30 janvier 2025, l'Unil a annoncé au professeur invité Joseph Daher que son contrat ne serait pas reconduit dès le lendemain, soit le 31 janvier. Il dispense un cours d'histoire contemporaine des relations internationales, qui devait être reconduit ce semestre de printemps, selon le plan d'étude de la faculté établi depuis plusieurs mois.

    Cette décision fait suite à une enquête administrative lancée début octobre contre cet enseignant, très engagé en parallèle de son activité académique dans l'activisme en faveur notamment de la Palestine, mais aussi sur la Syrie. Il a été très présent en soutien de l'occupation du bâtiment Géopolis par le collectif propalestinien CEP-Unil en mai 2024.

    "Militante problématique" ou "personne de confiance"

    C'est dans ce cadre qu'interviennent les faits qui justifient aujourd'hui la non-reconduction de son contrat. Il lui est reproché d'avoir prêté sa Campus Card (le badge d'accès des membres de l'université) à une militante décrite comme une des "leader du mouvement", pour qu'elle puisse accéder à son bureau, s'y reposer et y stocker ses affaires.

    Or, le règlement de l'Unil stipule que ces badges sont strictement réservés à un usage personnel, et qu'ils ne sont pas transmissibles. Le profil de la militante est également mis en cause dans l'enquête, à laquelle la RTS a pu avoir accès: elle y est dépeinte comme "problématique", car elle serait "particulièrement virulente", voire "agressive". De plus, elle n'était pas étudiante à l'Unil mais à l'Université de Neuchâtel. Pour ces raisons, il est reproché à Joseph Daher d'avoir "mis en danger la sécurité du bâtiment Géopolis" ainsi que celle de l'étudiante elle-même.

    Joseph Daher, professeur invité à l'université de Lausanne, distribue des documents aux militants pro-palestiniens qui occupe un bâtiment de l'Unil. [Keystone - Jean-Christophe Bott]
    Joseph Daher a été très actif lors de l'occupation du bâtiment Géopolis. [Keystone - Jean-Christophe Bott]

    Joseph Daher évoque quant à lui une "personne de confiance", avec laquelle il entretient une relation amicale au point de l'avoir déjà invitée à son propre domicile. L'étudiante n'a par ailleurs jamais cherché à cacher son accès au bureau et à la Campus Card.

    Mais pour le rectorat, il aurait commis une faute suffisamment grave pour justifier la non-reconduction de son contrat. Ce que Joseph Daher compte contester aux prud'hommes. Il indique avoir bel et bien signé un contrat pour le semestre qui débute, et ce en mai dernier (lire encadré). "Ils nient qu'il y ait eu un contrat. Toute la procédure est faite pour que je ne puisse pas contester la décision, ni me défendre", affirme-t-il à la RTS.

    Soutien unanime de sa faculté

    Des affiches ont fleuri à travers le campus lundi matin pour dénoncer la décision de la direction.
    Des affiches ont fleuri à travers le campus lundi matin pour dénoncer la décision de la direction.

    La décision du rectorat passe mal sur le campus. Beaucoup s'accordent à dire que le prêt de la Campus Card est une pratique plutôt usuelle, malgré la directive qui l'interdit. Jeudi, le Conseil de faculté de sciences sociales et politiques a voté à l'unanimité de 30 voix - et quatre abstentions - en faveur d'une résolution qui condamne la "procédure arbitraire" ayant mené au "prétendu non-renouvellement" du contrat de son professeur.

    "Avoir autant d'unanimité, c'est quelque chose de quasi inimaginable et d'inattendu. Habituellement, il y a beaucoup plus de dissensions au sein du Conseil de faculté", explique à la RTS Mounia Bennani-Chraïbi, professeure de sciences politiques à l'origine de la résolution. Selon elle, en dépit des quatre abstentions, il n'y a eu "aucune expression d'un malaise" au cours des discussions.

    "Désagréable sensation"

    "Selon ma lecture, la Direction a fait l'objet d'énormément de pressions politiques et médiatiques. Reste à savoir si elle cherche à donner des gages sur sa capacité à faire preuve de 'fermeté', comme si elle offrait une tête", estime-t-elle. "Ça semble être une sanction politique déguisée. J'y suis d'autant plus sensible que je travaille sur les régimes autoritaires. Et c'est une très désagréable sensation de déjà-vu."

    Joseph Daher bénéficie d'autres soutiens, dont celui du Collectif pour la liberté académique, la démocratie et la solidarité (Clads), constitué en décembre et qui a fait circuler une lettre interne au sein de l'Unil. Celle-ci a déjà récolté plus d'une centaine de signatures internes et près de 550 paraphes externes. Dans un communiqué publié lundi, le syndicat SSP-Hautes Ecoles parle quant à lui de "déni de droits" et dénonce un "traitement inique".

    Accusations d'antisémitisme

    Selon plusieurs témoignages et des documents que la RTS a pu consulter, l'Unil avait déjà été interpellée et s'intéressait au cas de Joseph Daher avant même l'occupation de Géopolis. Des plaintes liées à ses interventions publiques avaient été adressées à la direction, notamment en mars 2024. Son statut avait été questionné, et il avait déjà bénéficié du soutien de ses collègues. "Au final, tout a tourné autour de la Campus Card", commente Mounia Bennani-Chraïbi.

    Parmi les interpellations, le professeur a été directement accusé dans la presse d'antisémitisme, en lien notamment avec la publication sur Facebook d'une image représentant Jésus Christ vêtu d'un keffieh palestinien devant l'armée israélienne. Selon des historiens des religions, une telle image renverrait à l'imaginaire antisémite chrétien et représenterait une "démonisation des juifs, rendus coupables du pire des crimes". Cette lecture est contestée par Joseph Daher et ses soutiens.

    Mi-décembre 2024, soit près d'une année après, la direction de l'Unil a cherché à étendre le mandat de l'enquête administrative sur cette publication, avant d'y renoncer le 10 janvier.

    >> Lire sur ce sujet : La confusion entre critique d'Israël et antisémitisme dénoncée par de nombreuses personnes juives

    Le syndicat SSP y voit une "curieuse manière de procéder que d'étendre une enquête à un objet qui n'a à peu près rien à voir avec l'enquête initiale." Il y voit une procédure "clairement disproportionnée" qui "relève de l'acharnement administratif".

    L'Unil esquive la question de fond

    Un élément du dossier tend à soutenir l'hypothèse d'une procédure "prétexte": dans un e-mail versé au dossier et daté du 16 mai, soit une dizaine de jours après les faits, un responsable de l'Unil annonce au rectorat avoir pris connaissance de l'incident de la carte. "Si vous estimez que ces faits sont susceptibles de servir dans une procédure, UNISEP (le service de sécurité de l'Unil, ndlr) est en mesure de fournir les documents les décrivant", indique-t-il.

    "Comme [les agents d'UNISEP] n'étaient pas informés de griefs contre Joseph Daher, ils ont simplement consigné les faits. [On] vient de s'en rendre compte en consultant les rapports", expose la missive.

    Ainsi, la décision de l'Unil a donc de quoi surprendre: en choisissant de ne pas reconduire le contrat pour cette affaire de Campus Card, elle ne se prononce pas sur le fond des accusations, ni sur la légalité des propos tenus. Et elle évite également de devoir statuer sur la compatibilité entre l'activité militante de Joseph Daher et son statut académique.

    Contactée, la direction de l'université ne souhaite pas commenter. Une source proche du dossier confirme toutefois que Joseph Daher était dans le viseur du rectorat depuis mars 2024 en raison de différents signalements. Plusieurs allégations contre lui n'ont pu être étayées, hormis cette affaire de carte. Il a donc été décidé, selon cette source, de s'en tenir là pour mettre un terme rapidement à ces investigations.

    Pierrik Jordan avec Marc Menichini

    Publié Modifié

    Un "contrat fantôme"?

    La procédure comporte des zones d'ombre sur le plan administratif également. En effet, l'Unil affirme dans son courrier du 30 janvier que "la Direction n'a établi aucun contrat de travail pour une période allant au-delà du 31 janvier 2025."

    Or, selon des documents transmis à la RTS, un contrat de travail a bien été soumis à Joseph Daher en mai 2024 pour la période du 1er février au 31 juillet 2025. Ce document a été signé par Joseph Daher puis envoyé au rectorat, mais il n'a jamais été retourné signé de la part de la direction.

    "À l'époque, je ne me suis pas inquiété, parce que ça fait cinq ans que ça se passe comme ça, avec des contrats au semestre", explique Joseph Daher. "Et aujourd'hui, ils nient l'existence de ce contrat!"

    Selon une source proche de la direction contactée par la RTS, le rectorat estime toutefois être juridiquement dans son bon droit.

    "On notera au passage qu’il est pour le moins étrange de diligenter une enquête administrative pour affirmer deux jours après sa conclusion que celle-ci était inutile, étant donné que la direction de l'Unil considère ne plus être en rapport contractuel avec le Prof. Daher", souligne pour sa part le syndicat SSP.